Anemone – Les racines du mensonge – Ronan Day-Lewis

Voilà 10 ans que Ray Stoker s’est exilé au cœur d’une forêt reculée d’Angleterre, coupé du monde et de sa famille. Mais lorsque celle-ci décide de renouer le contact, les traumatismes de chacun refont surface. Après une décennie de silence, l’heure est venue pour Ray de se confronter à ses secrets.

« Etant moi-même issu d’une fratrie, j’étais intéressé par l’idée d’en explorer la versatilité autant que l’intimité. Ça peut basculer de l’amour à la fureur en quelques secondes. » Ronan Day-Lewis.

Avec Anemone, Ronan Day-Lewis signe un premier long métrage qui s’inscrit immédiatement dans une double filiation, à la fois esthétique et généalogique. Fils du légendaire Daniel Day-Lewis, Ronan orchestre à la fois le retour exceptionnel de ce dernier à l’écran après huit ans d’absence, et une œuvre profondément hantée par la transmission, la mémoire traumatique et les héritages familiaux. L’attente qui entoure le film ne relève pas seulement d’un effet de curiosité généalogique, mais bien de la promesse d’une rencontre entre deux sensibilités artistiques : celle d’un acteur mythique, connu pour son perfectionnisme radical, et celle d’un cinéaste émergent. Drame psychologique centré sur une fratrie brisée et sur les séquelles de la violence politique et intime, Anemone s’impose d’emblée comme un film dense, exigeant, profondément introspectif, qui explore les tensions familiales, les héritages invisibles et les fractures intimes à travers une mise en scène d’une grande rigueur formelle. Visuellement puissante et portée par une réelle ambition esthétique, Anemone ne se contente pas d’être une œuvre de transmission, c’est aussi une œuvre qui interroge précisément ce que signifie hériter d’un nom, d’un passé et d’une violence.

« Je savais que Ronan allait faire d’autres films et j’éprouvais une certaine tristesse à l’idée que je ne travaillerais sans doute jamais avec lui. Puis, vers 2020, nous avons commencé à échanger des idées dans l’espoir d’écrire un court métrage ensemble. » Daniel Day-Lewis.

Si l’entrée en scène de Ronan Day-Lewis est marquée par le signe de la filiation, la collaboration scénaristique entre le fils et Daniel Day-Lewis constitue une richesse qui inscrit le film dans une dimension quasi autobiographique symbolique (transmission, masculinité, silence émotionnel). Dès les premières séquences, il apparaît que Ronan Day-Lewis ne cherche ni à imiter ni à se détacher artificiellement de ses influences. Marquée par la retenue et une maîtrise affirmée de l’espace dramatique, la caméra refuse le spectaculaire, privilégiant une temporalité étirée, les longs plans fixes, un jeu d’acteurs minimaliste ou les cadres rigoureusement composés. Entre naturalisme et onirisme, sa mise en scène s’inscrit dans une tradition du cinéma britannique naturaliste, tout en y injectant une esthétique du retrait, de la distance, et une stylisation discrète mais persistante visant à traduire l’enfermement psychologique des personnages. Une mise en scène qui n’est pas sans rappeler le cinéma sensoriel de Malick ou Tarkovski. Le style de Ronan Day-Lewis s’impose donc d’emblée comme visuel avant d’être narratif.

Artiste peintre et cinéaste reconnu (courts métrages, clips…), dont les œuvres ont été exposées dans le monde entier, basé à Brooklyn, Ronan (qui a deux frères) et Daniel Day-Lewis se sont découvert un intérêt commun pour le lien intime mais également conflictuel, qui se tisse au sein d’une fratrie. À partir de cette idée, ils ont imaginé ensemble l’histoire de Ray Stoker, un homme volontairement retiré du monde, et de son frère, Jem Stoker, avec lequel il a coupé les ponts et qui ressurgit mystérieusement après vingt ans de silence. Investie d’une mission énigmatique née d’une crise familiale, Jem rejoint la cabane isolée en pleine forêt de son frère. Il y découvre un être en proie à la paranoïa, reclus et instable. Au début du film, Ray est plongé dans une solitude extrême, à l’écart du monde moderne. Jem, quant à lui, trouve le réconfort auprès de sa famille et dans une pratique religieuse austère. Coécrit par Daniel Day-Lewis et Ronan Day-Lewis, au fil des années, père et fils travaillent donc ensemble sur le scénario de ce qui, à l’origine, devait être un court métrage avant de réaliser qu’ils écrivent en fait un long métrage.

« Je ne savais pas si c’était le bon projet pour mon passage au long métrage, considérant le poids et l’enjeu que cela représentait. Mon père ne jouait plus depuis un certain temps et n’envisageait pas à ce moment-là de reprendre le métier. Pourtant nous avions la conviction profonde qu’il nous fallait faire ce film ensemble. J’aurais regretté toute ma vie d’être passé à côté de l’opportunité de tourner avec mon père. » Ronan Day-Lewis.

Le scénario d’Anemone se distingue par sa construction non linéaire et sa richesse thématique. Le récit alterne entre plusieurs temporalités sans jamais recourir à des marqueurs explicites. Ce choix exige une attention constante du spectateur et permet de créer des effets de résonance entre passé et présent. Le cœur du film, son moteur narratif, réside dans l’événement traumatique vécu par Ray en Irlande du Nord. Un traumatisme qui interroge la culpabilité, les regrets, la responsabilité morale, la confrontation au passé et la violence institutionnelle.

« Ayant vécu en Irlande de 7 à 13 ans, j’ai été sensibilisé à la réalité du conflit nord-irlandais. Bien que mon père ait grandi en Angleterre, il entretient un lien profond avec l’Irlande. Nos attaches communes avec ce lieu nous ont conduits à choisir les « Troubles » comme cadre historique du film, et la chronologie fonctionnait. En 1975, les deux frères pouvaient tout à fait servir dans l’armée britannique. » Ronan Day-Lewis.

Anemone analyse les stigmates pérennes de la violence ainsi que les liens complexes et profonds unissant pères, fils et frères. Anemone explore des thématiques comme la famille comme lieu de tragédie avec la fraternité brisée, la paternité défaillante, la mémoire et la transmission du trauma. Si elle n’est jamais montrée frontalement, la violence comme héritage, avec la figure du père à travers le personnage opaque et ambigüe de Ray Stoker et le passé qui contamine le présent, affleure dans chaque interaction. Omniprésente, la forêt symbolise l’isolement, l’inconscient ou encore la perte de repères. La nature est utilisée comme un miroir intérieur. Le silence qui constitue un motif central de la mise en scène. Le silence n’est pas absence de parole, mais espace de tension. Daniel Day-Lewis est un des acteurs les plus reconnus de sa génération, célébré pour ses métamorphoses impressionnantes et son engagement total dans chacun de ses rôles. Si diriger Daniel Day-Lewis constitue un défi en soi, on peut souligner la précision remarquable de la direction d’acteurs. En effet, loin d’être écrasé par la présence de son père, Ronan Day-Lewis parvient à canaliser son jeu vers une intériorité nouvelle en privilégiant les micro-expressions, les gestes suspendus ou les regards fuyants.

« Quand on découvre Ray, il s’est imposé une sorte de mort spirituelle. Pour lui, disparaitre est la seule façon de surmonter son traumatisme. Il s’est infligé une vie difficile, une vie d’ascète, en se fondant presque dans la nature. Il se réfugie dans cette nature sans artifice, dans la survie pure, ainsi que dans les contraintes physiques extrêmes qu’il s’impose chaque jour. C’est une forme de suicide spirituel qui s’est produite bien avant le début du film. » Ronan Day-Lewis.

Dans le rôle de Ray Stoker, loin de ses compositions plus démonstratives, Daniel Day-Lewis, que l’on connaît notamment pour ses incroyables interprétations dans My Beautiful Laundrette (1986) de Stephen Frears, Chambre avec vue (A Room with a View, 1986) de James Ivory, L’insoutenable légèreté de l’être (The Unbearable Lightness of Being, 1988) de Philip Kaufman, My Left Foot (My Left Foot : The Story of Christy Brown, 1990) et Au Nom Du Père (In the name of the father, 1994) réalisés par Jim Sheridan, Le Dernier des Mohicans (The Last of the Mohicans, 1992) de Michael Mann, Le Temps de l’innocence (The Age of Innocence, 1993) et Gangs of New York (2002) réalisés par Martin Scorsese, There Will Be Blood (2007) et Phantom Thread (2017) réalisés par Paul Thomas Anderson, ou encore Lincoln (2012) de Steven Spielberg, opte ici pour un jeu intériorisé, presque minimaliste mais toujours d’une grande précision technique, et nous livre une interprétation d’une sobriété extrême, une performance crépusculaire remarquable. Avec ses épaules voûtées, son regard fixe et fuyant, ou encore son économie gestuelle, c’est tout son corps qui devient le lieu de l’expression dramatique. Même contenue, sa présence reste magnétique.

Formé à la Royal Academy of Dramatic Art, pour donner la réplique à Daniel Day-Lewis, dans le rôle de Jem Stoker, Sean Bean que l’on connaît surtout pour son rôle de Boromir dans la trilogie Le Seigneur des anneaux (The Lord of the Rings, 2001 – 2003) de Peter Jackson et que l’on a également pu voir à l’affiche entre autres de Silent Hill (2006) de Christophe Gans ; Seul sur Mars (The Martian, 2015) de Ridley Scott, ou encore Possessor (2020) de Brandon Cronenberg, incarne ici une figure plus directe. D’une sobriété remarquable mais avec une physicalité plus affirmée, l’humanité contenue du jeu de l’acteur contraste magnifiquement avec celui de Day-Lewis.

« Le scénario est percutant, intime et poétique à la fois. J’ai été séduite par la manière dont il aborde le lien compliqué qu’entretient l’Angleterre avec son armée, et l’impact que cela a sur les dynamiques familiales, tant pour les femmes que pour les hommes. Le vécu traumatique des soldats et ses répercussions sur un cadre familial sont relativement complexes, et c’est un sujet que je vois rarement traité au cinéma. Nessa est une femme au caractère fort, direct, et fragile à la fois. Elle a dû faire face à bien des épreuves, comme c’est souvent le cas des épouses et des familles de militaires. Pour autant, la dernière chose qu’elle ferait, c’est de s’apitoyer sur son sort ou de se plaindre. » Samantha Morton.

Dans le rôle de Nessa, Samantha Morton, que l’on a vu à l’affiche entre autres de Minority Report (2002) de Steven Spielberg, In America (2004) de Jim Sheridan, Cosmopolis (2012) de David Cronenberg, ou encore The Whale (2022) de Darren Aronofsky, déploie une palette émotionnelle d’une grande subtilité. Elle incarne une figure de médiation, mais aussi de résistance silencieuse avec une intériorité bouleversante. Dans le rôle de Brian Stoker, Samuel Bottomley, vu à l’affiche entre autres de Tyrannosaur (2011) de Paddy Considine aux côtés de Peter Mullan et Olivia Colman, Sundown (2022) de Michel Franco aux côtés de Tim Roth et Charlotte Gainsbourg, ou encore How to Have Sex (2023) de Molly Manning Walker, apporte une fragilité essentielle. Figure du trauma transmis et de la violence héritée, son personnage représente la génération contaminée par les fautes des pères et constitue le point d’entrée du spectateur dans cet univers clos.

« Je voyais la peinture et le cinéma comme deux arts distincts, mais avec le temps, les émotions et les images qui nourrissaient ma peinture ont commencé à influencer ma façon de penser le cinéma. […] Les éléments naturels sont omniprésents et implacables ; avec la pluie et le vent incessants, ainsi que des choses étranges. Le film est traversé par la puissance spirituelle brute de la nature, qui s’abat sur un drame humain et en est le témoin. Un élément que j’ai, je pense, inconsciemment emprunté à ma peinture. » Ronan Day-Lewis.

Les images à la fois saisissantes et envoûtantes du film témoignent de la sensibilité picturale du regard du cinéaste qui capture magnifiquement la beauté transcendante de la campagne galloise, qui représente ici le Yorkshire natal des Stoker, ainsi que l’immense plage mystérieuse où les deux frères se rendent. Poussé par les souvenirs de la campagne irlandaise de son enfance, Ronan s’est tourné vers des paysages empreints d’émerveillement et de sublime mais qui dégagent également mélancolie et rudesse. D’une cohérence remarquable, chacun des choix techniques et esthétiques du film participe à sa réussite plastique incontestable.La lumière joue un rôle central dans le film. Le passé de peintre de Ronan avec son usage récurrent du bleu a été le point de référence clé du Directeur de la photographie Ben Fordesman (Saint Maud, 2019 ; Love Lies Bleeding, 2023…). Cette influence a été intégrée à toute la direction artistique du film et particulièrement à la photographie, en tournant souvent durant « l’heure bleue » crépusculaire, entre le jour et la nuit, ou au clair de lune. Désaturée, froide, diffuse, presque spectrale, la lumière naturelle et ses teintes gris-bleu dominent dans les plans d’extérieurs, tandis que les intérieurs sont plongés dans des pénombres à la fois chaleureuses et oppressantes. Le montage de Nathan Nugent (Franck, 2014 ; Room, 2015 ; The Little Stranger, 2018…), entre lenteur et fragmentation, privilégie les plans longs, les ellipses, les ruptures temporelles et les raccords implicites. Souvent abruptes, les transitions créent un effet de discontinuité qui renforce le sentiment d’instabilité et de dérive mentale.

Conçus par Chris Oddy (Under the Skin, 2013 ; La Zone d’intérêt, 2023…), dans un réalisme symbolique, les décors et les espaces sont comme des prolongements psychologiques des personnages et fonctionnent comme espaces psychiques. Bâtiment abandonné en pierre, datant de 1840, dont il ne restait plus que les murs à ciel ouvert et un sol en terre, la cabane isolée de Ray est un espace de la culpabilité, un lieu qui symbolise la forme de purgatoire que Ray s’est imposé à lui-même, alors que la maison familiale apparaît, quant à elle, comme un lieu chargé de mémoire, comme un espace du passé, presque étouffant. Des almanachs et romans, au mobilier minimaliste récupéré dans des vide-greniers, c’est Daniel Day-Lewis lui-même qui a soigneusement sélectionné chaque objet de la cabane, chacun d’eux reflétant la personnalité de son personnage. Entre sobriété et temporalité, pour créer les costumes, Jane Petrie (28 semaines plus tard, 2007 ; Fish Tank, 2009 ; Moon, 2009 ; Broken, 2012 ; The Party, 2017…) a adopté une approche réaliste. Vêtements usés, couleurs ternes, ou encore, absence de stylisation, les costumes participent à la caractérisation des personnages et ancrent ces derniers dans une réalité tangible.

La musique du film est très éclectique. Elle va de Beethoven à The Jesus and Mary Chain en passant par la partition originale, discrète mais essentielle, du compositeur Bobby Krlic, déjà auteur entre autres des musiques des films Triple 9 (2016) de John Hillcoat, Midsommar (2019), Beau Is Afraid (2023) et Eddington (2025) réalisés par Ari Aster. Trouvant un équilibre parfait entre les moments de guitares dissonantes, brutes et intenses, et la charge émotionnelle, la partition qu’il propose intervient par nappes sonores atmosphériques, renforçant l’atmosphère du film sans jamais la surligner.

A la fois œuvre de filiation et de rupture, Anemone s’impose comme un premier film d’une maturité impressionnante. Ronan Day-Lewis y affirme un sens aigu de l’image ainsi qu’une vision singulière, capable de dialoguer avec un héritage tout en s’en émancipant. Anemone est un film exigeant à l’ambition esthétique réelle et qui impose son rythme. C’est précisément de cette exigence que le film trouve sa force. En explorant les silences, les fractures et les transmissions invisibles, Anemone propose une expérience cinématographique rare, profondément habitée et qui laisse une empreinte durable. Il ne s’agit donc pas ici seulement d’un passage de relais entre générations, mais bien d’une véritable interrogation sur ce que signifie créer, et exister dans l’ombre d’un nom. Anemone est l’un des évènements cinématographiques de l’année. La promesse d’un cinéaste à suivre.

Steve Le Nedelec

Anemone – Les racines du mensonge (Anemone) un film de Ronan Day-Lewis avec Daniel Day-Lewis, Sean Bean, Samantha Morton, Samuel Bottomley… Scénario : Daniel Day-Lewis & Ronan Day-Lewis. Image : Ben Fordesman. Décors : Chris Oddy. Costumes : Jane Petrie. Montage : Nathan Nugent. Musique : Bobby Krlic. Producteurs délégués : Daniel Day-Lewis & Brad Pitt. Producteurs : Dede Gerdner & Jeremy Kleiner. Production : Focus Features – Universal Pictures – Plan B Entertainment – Absinthe Film Entertainment – Granada Film Productions. Distribution (France) : Condor Distribution (Sortie le 25 mars 2026). Etats-Unis – Royaume-Uni. 2025. 125 minutes. Couleur. Format image : 2,39:1. Dolby Atmos. DCP. Tous Publics.