Tenir debout – Romas Zabarauskas

Vilnius, de nos jours. Deividas Gudaitis, leader de l’organisation Arc-en-ciel Kaunas, hésite. Il s’apprête à annoncer la tenue de la première Pride de la communauté LGBT+ dans la deuxième ville de Lituanie, Kaunas, réputée pour être la plus nationaliste du pays. À ses côtés, la ministre lui apporte son soutien. Mais la conférence de presse, organisée en plein air, est rapidement perturbée par des militants anti-gay venus manifester leur hostilité. Les craintes de Deividas étaient fondées. Pourtant, il ne peut pas reculer. Il se doit à la cause, et à tous ceux qui tentent encore de sortir de l’anonymat pour vivre librement. De retour dans sa maison de Kaunas, il retrouve son partenaire Andrius. Celui-ci lui reproche l’impact grandissant de son activisme sur leur vie de couple…

Tenir debout est un beau film tout en nuances sur l’engagement. Un engagement qui, dans le récit proposé par Romas Zabarauskas, prend des formes multiples et parfois contradictoires. Les engagements évoluent, comme les êtres humains. Rien n’est jamais définitivement établi, pas même les sentiments amoureux. Deividas devient la cible de la haine. Agressé chez lui, il est tué sur le coup. Fou de rage et de douleur, Andrius décide de retrouver son agresseur. Une quête presque impossible. Pour s’en approcher, il entreprend une transformation radicale : il modifie son apparence afin d’infiltrer des groupes néo-nazis et fascistes. Mais là encore, rien n’est aussi simple qu’il l’imaginait. Leur point commun le plus évident reste leur rejet viscéral des personnes LGBT+.

Dans ces milieux règne un masculinisme exacerbé qui voue un culte au corps et à la force, et qui n’hésite pas à rejeter jusqu’à ses propres idéologues lorsqu’ils apparaissent insuffisamment virils. Andrius s’immisce dans ces cercles. Mais Tenir debout ne se contente pas de suivre une infiltration. Le film interroge surtout la manière dont les idéologies s’inscrivent dans les corps. Pour se rapprocher de ceux qu’il considère comme responsables de la mort de Deividas, Andrius doit transformer le sien : s’endurcir, se muscler, adopter une posture et une gestuelle conformes à l’idéal viril que prônent ces groupes extrémistes.

Chez Romas Zabarauskas, le corps devient ainsi un territoire politique. Il est à la fois un masque, un outil d’infiltration, mais aussi un espace de contradictions. Car en se rapprochant de ces milieux qu’il abhorre, Andrius découvre un univers où la virilité est sans cesse mise à l’épreuve, où la masculinité doit être performée en permanence sous peine d’exclusion. Le film révèle alors un paradoxe troublant : cette obsession de la virilité et de la pureté masculine finit par produire des relations ambiguës, presque homoérotiques, entre ces hommes qui prétendent pourtant combattre toute forme de différence sexuelle. Dans ces corps exaltés par l’effort et la violence, la frontière entre haine et fascination devient parfois trouble.

C’est là que Tenir debout trouve sa dimension la plus subtile. Loin de proposer un simple récit de vengeance, le film explore les zones grises de l’engagement et les contradictions humaines. En infiltrant ces groupes, Andrius ne se contente pas de jouer un rôle : il est confronté à la fragilité des identités que chacun tente de construire pour tenir debout face au monde. Cette fragilité et cette fluidité sont pleinement assumées au sein de la petite communauté LGBT+. Jonas en est l’exemple le plus emblématique. Après avoir effectué sa transition de femme à homme, affirmant ainsi sa véritable identité de genre, il a mis fin à sa relation lesbienne avec Laima. Cet amour brisé les a éloignés l’un de l’autre. Laima reste attachée au souvenir de cet amour devenu impossible, qu’une nouvelle étreinte ne parvient pas à ranimer. Dans cette confusion des sentiments, Laima bascule par dépit dans un mouvement d’extrême droite, où elle croise Andrius sous sa fausse identité. Les masques tombent alors peu à peu et les secrets se révèlent, parfois douloureusement. Car rien n’est simple dans la nature humaine, semble nous murmurer Romas Zabarauskas. Dans sa quête, Andrius découvre également que son partenaire défunt portait lui aussi ses zones d’ombre.

Au terme de ce parcours semé de faux-semblants et de révélations, où chacun avance avec ses blessures, ses masques et ses contradictions, Tenir debout apparaît comme un film profondément humain. Romas Zabarauskas y observe des êtres en lutte avec leurs désirs, leurs illusions et leurs propres contradictions. Les idéologies promettent des certitudes, mais les êtres humains, eux, demeurent mouvants et fragiles. Car tenir debout, dans ce monde traversé par la haine, signifie peut-être simplement accepter la complexité des êtres et la fragilité des identités. Au fond, tenir debout n’est peut-être rien d’autre que cela : rester humain et accepter sa douce mélancolie.

Fernand Garcia

Tenir debout (Aktyvistas), un film de Romas Zabarauskas avec Robertas Petraitis, Vaslov Goom, Simas Kuliesius, Tekle Baroti, Elvinas Juodkazis, Redita Dominaityte, Lukas Malnauskas… Scénario : Marc David Jacobs, Vitalija Lapina & Romas Zabarauskas. Image : Narvydas Naujalis. Décors : Giedre Valéisaite. Costumes : Lukas Juodis. Montage : Igne Narbutaite. Musique : Ieva Marija Baranauskaite. Producteurs : Glenn Elliott, Gabriele Miseviciute & Romas Zabarauskas. Production : Naratyvas – Kartu Su Artysta Pristato – Lietuvos Kino Centro Finansuota – LRT Televizijos. Distribution (France) : Optimale Distribution (Sortie le 25 février 2026). Lituanie. 2025. 94 minutes. Couleur. Format image : 1,85:1. Sélection Festival Chéries-Chéris 2025. Tous Publics.