Grand Ciel – Akihiro Hata

Vincent travaille au sein d’une équipe de nuit sur le chantier de Grand Ciel, un nouveau quartier futuriste. Lorsqu’un ouvrier disparaît, Vincent et ses collègues suspectent leur hiérarchie d’avoir dissimulé son accident. Mais bientôt un autre ouvrier disparait.

Né au Japon en 1984, Akihiro Hata est arrivé en France en 2003. Après une licence de cinéma à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, il intègre le département réalisation de La Fémis, dont il sort diplômé en 2010. Akihiro Hata a réalisé deux courts métrages : Les Invisibles (2015) et A la Chasse (2017), tous deux présentés entre autres au Festival du court métrage de Clermont-Ferrand. En 2018, il réalise le documentaire Corps Solitaire. Coproduction franco-luxembourgeoise (Good Fortune Films et Les Films Fauves), coécrit avec Jérémie Dubois, Grand Ciel est le premier long métrage d’Akihiro Hata.

« Je viens d’un pays (le Japon) où le travail occupe une place fondamentale dans la vie des gens. Il est considéré comme le socle, le pilier, voire l’identité d’un individu. C’est lui qui définit la valeur sociale, voire même la valeur humaine d’une personne. Tout tourne autour du travail : il passe avant tout. Il faut être un soldat, un pion qui contribue au développement économique de la société et à son harmonie. Et cela est particulièrement vrai lorsqu’il s’agit des travailleurs précaires. » Akihiro Hata.

Après une jeunesse japonaise et une formation en France, Akihiro Hata inscrit son cinéma dans la double tradition du cinéma social européen (Ken Loach, les frères Dardenne, Laurent Cantet) et celle du cinéma japonais de la dépossession (Kiyoshi Kurosawa, Shinya Tsukamoto, Mikio Naruse). Les courts métrages antérieurs du réalisateur exploraient déjà des figures de marginalité professionnelle et cette idée de la confrontation entre l’individu et le groupe, mais plutôt que de se cantonner à un style naturaliste ou documentaire, Hata cherche à faire converger une observation à la fois globale et rigoureuse du système économique et sociale avec une narration qui incite à l’interprétation, à la rêverie et au malaise. Cinéaste à l’intersection de l’engagement social et de l’expérimentation esthétique, Hata développe une approche cinématographique singulière liée aux rapports humains et aux structures sociales. Présenté à la Mostra de Venise en 2025, Grand Ciel est un film à la croisée de deux traditions cinématographiques, le réalisme social et le thriller psychologique expressionniste, métaphorique, métaphysique.

« Comment peut-on ne pas s’apercevoir de la disparition d’un homme qu’on côtoie chaque jour ? Je raconte l’aliénation, l’effacement de soi dû aux pressions et aux concurrences dans le monde du travail, l’invisibilisation des travailleurs les plus précaires. Et pour moi, le cinéma a ce pouvoir de rendre visible l’invisible : montrer ce qu’on ne montre pas ou qu’on préfère ne pas voir. La disparition dans ce film incarne le cynisme et l’horreur du monde d’aujourd’hui. » Akihiro Hata.

L’inspiration du film est venue au cinéaste avec un fait divers. En 2015, un intérimaire sans papiers, Mamadou Traoré, est mort sur son lieu de travail sans que personne n’ait semblé remarquer son absence alors même qu’il travaillait sur le chantier depuis plusieurs semaines. Comme si de rien n’était. Comme s’il n’avait tout simplement jamais existé. Cette idée est donc le point de départ, le matériau allégorique de Grand Ciel dont l’ambiance fantastique n’est que le reflet de l’irrationnel de la situation de départ. Le récit suit Vincent, un ouvrier intérimaire qui travaille de nuit sur le gigantesque chantier d’un quartier urbain futuriste appelé Grand Ciel. Lorsqu’un de ses collègues disparaît sans explication, l’intrigue se transforme rapidement en une enquête informelle sur la disparition, révélant peu à peu les tensions économiques, sociales et psychologiques qui traversent cet univers. Situé presque intégralement dans l’espace nocturne d’un chantier titanesque destiné à accueillir un futur quartier d’affaires, le film met en scène une communauté d’ouvriers intérimaires confrontés à une série de disparitions inexpliquées. Grand Ciel est à la fois une plongée dans un microcosme ouvrier nocturne et une métaphore puissante sur l’effacement invisible des individus dans un système productiviste.

Ambitieux, Grand Ciel explore des thèmes récurrents dans l’œuvre du réalisateur, comme la précarité du travail, ou encore la déshumanisation des relations humaines et l’individualité écrasée par le système économique. L’originalité du film tient dans sa capacité à transposer ces thématiques dans un espace à la fois réel (le chantier) et symbolique (une gigantesque construction futuriste).Hata définit lui-même l’enjeu du film comme le traitement d’un monde presque dystopique où la quête de lumière promise par la métaphore du ciel dans le titre, est en réalité obscurcie par les conditions de travail et la violence institutionnelle. Loin de promettre une élévation ou une ouverture, le titre Grand Ciel désigne un espace écrasant, vertical, clos, où le ciel reste invisible, confisqué par les structures qu’il est censé célébrer. D’emblée, le titre du film fonctionne comme une annonce, comme une promesse tragique.

Co-écrit par Akihiro Hata et Jérémie Dubois, le scénario suit une trame qui oscille entre le réalisme social et l’allégorie. L’intrigue s’articule autour de disparitions mystérieuses sur le chantier, qui servent de point de départ à une investigation informelle menée par Vincent. La tension croissante du film se déploie à l’image de sa densité thématique et de sa critique de la logique économique implacable qui régit le monde du travail. A l’image d’une enquête impossible, Grand Ciel adopte une structure narrative en spirale. Jamais montrée à l’écran, la disparition du premier ouvrier est traitée avec une économie de dialogues et une précision de mise en scène qui imposent immédiatement un climat d’angoisse. La caméra reste fixe, les conversations des ouvriers se dissolvent dans le bruit ambiant des engins… D’abord incrédule, puis suspecte, puis effrayée, la dynamique du groupe se transforme peu à peu. Plutôt que de s’orienter vers des révélations ou des résolutions, la progression de l’enquête est prétexte à l’exploration des rapports de pouvoir entre ouvriers et hiérarchie. La fragilité des relations humaines est mise en lumière par des confrontations où les ouvriers hésitent entre solidarité et « autoprotection ». Ce choix narratif permet au spectateur de s’identifier et de partager le sentiment d’impuissance des personnages. L’enquête menée par Vincent ne révèle pas un coupable mais l’absence même d’un cadre moral permettant de penser la disparition comme un événement inquiétant.

Le film se déroule presque exclusivement la nuit. La nuit est ici le temps du travail « invisible » qui permet à la ville diurne d’exister sans jamais connaitre ceux qui la construisent. Chez Hata, la nuit est un temps suspendu, un temps qui reste hors de l’histoire officielle. Le cinéaste utilise donc le temps nocturne comme temps politique. Conçus entre matérialité et symbolisme par Aurore Casalis et Mathieu Buffler, les décors du film placent l’espace du chantier, avec son béton brut, ses structures inachevées et ses profondeurs obscures, à la fois dans une réalité palpable et dans une abstraction métaphorique. Ce mélange confère au lieu une dimension symbolique qui renforce l’idée d’un monde en perpétuelle construction, non seulement matérielle mais aussi sociale. Véritable dispositif cinématographique, le chantier n’est pas utilisé ici comme simple décor, mais comme appareil idéologique. A l’image de la précarité qui influence nos relations humaines, comme dans un espace disciplinaire, le chantier organise les corps, le temps, les déplacements, les hiérarchies et même les affects.

Confectionnés par Anne-Sophie Gledhill, les costumes viennent également renforcer la matérialité et le symbolisme. Banales et utilitaires, les tenues de travail deviennent des marqueurs visuels de la précarité, de l’uniformité sociale et de l’anonymat des individus dans la masse ouvrière. Ainsi, les décors bruts et les costumes uniformes viennent effacer les singularités individuelles et, dans le même temps, rendre visible la violence de l’interchangeabilité. Véritable construction sensorielle, l’esthétique visuelle et sonore du film doit principalement au remarquable travail effectué sur le son par Céline Bodson, Jeanne Delplancq, Fanny Martin et Philippe Grivel, et sur la photographie par le chef opérateur David Chizallet. Côté sonore, avec ses machines, ses échos ou encore les pas résonnants, l’environnement du chantier est exploité non seulement comme décor auditif, mais comme élément dramatique à part entière. Tout aussi évocateurs que les bruits, les silences suivent également les fluctuations émotionnelles du récit.

« David (Chizallet) prenait souvent des photos en noir et blanc en référence pour nourrir nos réflexions sur la lumière dans le chantier de nuit. Jouer avec le contraste et les ombres portées, à la manière du cinéma expressionniste allemand était notre désir pour rendre le lieu organique. » Akihiro Hata.

En accord avec Hata, David Chizallet choisit d’utiliser uniquement les éclairages conçus pour les chantiers, renonçant à l’éclairage artificiel typique d’un plateau de tournage. Entre réalisme naturaliste et expressionnisme, ce choix de « clair-obscur industriel » confère aux images un contraste brutal, avec des zones de ténèbres profondes et des éclats lumineux issus des lampes de chantier. Les corps apparaissent fragmentés, découpés par des ombres massives. Le chantier devient une architecture expressionniste. Le chantier devient lui-même un personnage. Les vastes structures métalliques et les murs de béton éclairés en contre-jour deviennent également des motifs visuels qui renforcent l’angoisse psychologique.

Le montage de Suzana Pedro joue un rôle primordial dans la construction de la tension narrative. Refusant toute accélération dramatique, alternant les plans serrés sur les visages des ouvriers avec ceux des espaces oppressants des zones désertes du chantier, le montage articule une progression rythmique qui immerge progressivement le spectateur dans un état de vigilance et d’anxiété. Composée par Carla Pallone, la bande originale du film accompagne finement le parcours émotionnel du film. Conçue comme une écriture de l’absence, plutôt que d’imposer des motifs mélodiques « évidents » qui accompagnent l’action et guident l’émotion, la musique surgit dans les interstices pour créer une atmosphère troublante persistante, rejoignant les préoccupations du récit. Composée de nappes discrètes et de pulsations étouffées, la musique accompagne l’âme du film pour agir comme une trace fantomatique des disparus. La réussite de Grand Ciel repose en grande partie sur les performances de ses acteurs principaux qui réussissent à incarner des rôles complexes dans un univers à la fois réaliste et symbolique.

« Vincent a un côté égoïste, mutique et perso, mais il trouve son équilibre dans l’amour débordant qu’il porte à sa compagne Nour et à son beau-fils Ilyes. Son dilemme « morale vs ascension sociale » est un sujet universel. C’est par cette dualité que je veux créer de l’empathie pour Vincent et le trouble chez le spectateur. Vincent s’inscrit dans une tradition de cinéma avec un héros qui a une ambiguïté morale. […] Jusqu’où est-il prêt à aller pour lui, pour sa famille ? Doit-il faire comme si l’ouvrier disparu n’était pas mort sur le chantier ? Je pense qu’on a tous un peu de Vincent en nous. Voilà pourquoi je suis persuadé qu’on peut tous se reconnaître en lui. » Akihiro Hata.

Dans le rôle de Vincent, le travailleur fragile face au système, on retrouve le comédien Damien Bonnard. A l’affiche entre autres de films comme Rester Vertical (2016) d’Alain Guiraudie, En Liberté ! (2018) de Pierre Salvadori, Les Misérables (2019) de Ladj Ly, Seules Les Bêtes (2019) de Dominik Moll, Les Intranquilles (2021) de Joachim Lafosse, Pauvres Créatures (Poor Things, 2023) de Yòrgos Lànthimos, Niki (2024) de Céline Sallette, ou encore La Voie du Serpent (2025) de Kiyoshi Kurosawa, le toujours excellent Damien Bonnard porte l’histoire du film avec une intensité retenue remarquable et compose un Vincent d’une rare complexité. Au cœur de Grand Ciel, Vincent est un personnage marqué par la fatigue et façonné par la frustration et la solidarité fragile de ses collègues. Vincent n’est pas un héros mais un point de résistance fragile. Immédiatement crédible, Bonnard interprète son rôle en privilégiant d’infimes expressions, des silences pesants ou des regards fuyants qui en disent plus long que les dialogues eux-mêmes. Dans les scènes de groupe sur le chantier, ses interactions avec Saïd et Nour révèlent des fractures invisibles entre la camaraderie et la survie individuelle. Lorsqu’un collègue disparaît, la transformation intérieure de Vincent se traduit par des détails corporels, un sursaut, un silence prolongé ou une hésitation. Ces choix amplifient le climat d’incertitude qui traverse le film et font du corps de l’acteur un lieu de projection du malaise social.

« J’ai senti un lien immédiat entre Samir Guesmi et son personnage. J’ai été très ému de l’entendre me raconter que son père était ouvrier dans le BTP et qu’il ramenait tous les jours chez eux les poussières de béton. Le scénario de Grand Ciel a fait remonter en lui des souvenirs d’enfance. Et je crois aussi que le dilemme rencontré par son personnage, Saïd, lui a spontanément parlé. Ce mélange entre un engagement sincère pour ses camarades et un besoin de reconnaissance personnel un peu enfoui car honteux. » Akihiro Hata.

Aux côtés de Damien Bonnard, le comédien Samir Guesmi, que l’on a pu voir à l’affiche de films de cinéastes tels que Jean Becker, Claude Miller, Nicole Garcia, Arnaud Desplechin, Bruno Podalydès, Pawel Pawlikowski, Rachid Bouchareb, Valérie Donzelli ou Solveig Anspach, incarne ici le personnage de Saïd, un ouvrier vétéran dont l’expérience et la lucidité contrastent fortement avec l’engagement naïf de Vincent. Saïd incarne la mémoire du chantier et apporte le scepticisme au sein de l’équipe nocturne. Il connaît trop bien ces chantiers et leurs fausses promesses. Contrairement à Vincent, Saïd a perdu foi en l’« avenir meilleur » promis par ces projets futuristes. Il sait que chercher la vérité est déjà une faute. Saïd est la voix de la désillusion. Marquée par une économie de gestes et une densité psychologique intense, la prestation de Guesmi confère à son personnage une gravité contenue, une lucidité désespérée.

A l’affiche de films comme Tu Mérites un Amour (2019) et La Petite Dernière (2025) réalisés par Hafsia Herzi, ou encore La Nuit du 12 (2022) de Dominik Moll, la comédienne Mouna Soualem incarne ici le personnage de Nour, la compagne de Vincent, et livre une performance toute en intériorité, une performance aussi subtile que fondamentale. Contrairement à Vincent et Saïd, qui réagissent par frustration ou cynisme, Nour possède une lucidité calme, une force intérieure presque palpable. A la fois témoin et victime du système qu’elle traverse, Nour incarne la résistance silencieuse, la possibilité d’une dignité sans illusions.

Porté par des performances d’acteurs intenses, intégrant un réalisme social au mystère de l’histoire et jouant autant de la forme que de l’esthétique pour servir son propos, Grand Ciel se présente comme une œuvre audacieuse, dense et exigeante. Avec Grand Ciel, Akihiro Hata livre un premier long métrage ambitieux qui s’impose comme une œuvre importante dans le paysage du cinéma social contemporain. Quelle est la valeur d’une vie humaine face au système économique ? À la fois critique sociale puissante, thriller existentiel et méditation politique sur l’effacement des corps laborieux des travailleurs invisibles, Grand Ciel articule une profonde réflexion sur la condition ouvrière dans nos sociétés néolibérales en mobilisant un dispositif formel et esthétique à la fois expressif et sensoriel, d’une grande rigueur, qui offre au spectateur une expérience cinématographique immersive rare. Avec un chantier comme monde clos, Hata réalise bien plus qu’un film « à message », mais un film comme dispositif critique. Refusant toute résolution spectaculaire ou policière, Hata transforme l’intrigue du film en un principe de diffraction du réel. Ce qui disparaît ici n’est pas seulement un individu, mais la possibilité même d’une reconnaissance sociale. La disparition n’est pas une mort spectaculaire mais l’effacement administratif et social. La disparition est la métaphore centrale du capitalisme contemporain. Avec Grand Ciel, Akihiro Hata confirme que le cinéma peut allier engagement, forme et émotion de manière cohérente et stimulante. Grand Ciel est un grand film sur ce que nos sociétés choisissent de ne pas voir.

Steve Le Nedelec

Grand Ciel, un film de Akihiro Hata avec Damien Bonnard, Samir Guesmi, Mouna Soualem, Tudor-Aaron Istodor, Ahmed Abdel-Laoui, Denis Eyriey, Zacharia Mezouar… Scénario : Akihiro Hata & Jérémie Dubois. Image : David Chizallet. Décors : Aurore Casalis & Mathieu Buffler. Montage : Suzana Pedro. Producteurs : Clément Duboin & Gilles Chanial. Production : Good Fortune Films – Les Films Fauves – Film Fund Luxembourg – Canal + – Ciné+OCS. Distribution : UFO Distribution (sortie le 21 janvier 2026). France – Luxembourg. 2025. 91 minutes. Couleur. 2K. Format image : 2.89:1. Son : 5.1. 82e Festival de Venise, 2025. Tous Publics